Lui(s)

Genre : monologues

Distribution : autant d’hommes qu’on veut

Durée : 1h30

Editeur : La Fontaine

Résumé :

Des hommes parlent. De tout, jamais de rien. Même quand cela semble anecdotique, leur parole dévoile des failles, des fêlures, des faiblesses. Même quand ils font sourire, leurs maladresses vous serrent le cœur. Et quand ils s’épanchent, leurs révélations vous font pouffer. Ce sont des hommes attachants, drôles, pathétiques, dérisoires, foldingues, névrosés, singuliers, des types qu’on a envie d’écouter jusqu’au bout de leur histoire.

Epuisé

Extrait

…/…

ASSISE, TRANQUILLE ET CALME

Je n’ai jamais vu son visage, ni son corps, ni même son vrai regard.

Je ne connais d’elle que ses mains.

Et ce que j’imagine.

Sa douceur, la tendresse de ses bras lorsqu’ils enlacent un homme, la chaleur de sa bouche lorsqu’elle embrasse, la souplesse de ses reins lorsqu’elle fait l’amour. J’imagine ses yeux, éclaboussés des mille paillettes du plaisir qu’elle prend en échange de celui qu’elle donne. Ses mots, chuchotés, presque inaudibles, pour mieux forcer les barrières et pénétrer au cœur de l’indicible et séculaire amour.

Elle est assise, tranquille, calme. Je l’admire pour ce calme. Je ne sais pas comment je me comporterais, moi qui suis un homme, si j’étais à sa place.

Elle me regarde. Elle s’accroche à mes yeux, à ma silhouette, à ce qu’elle devine de moi, de mes pensées. Elle s’appuie sur moi comme un aveugle à sa canne. Je suis son minuscule soutien. Je m’en veux de ma résignation. De ma passivité. De mon pauvre statut d’être humain.

Je ne peux rien pour elle. Mais je n’ai rien contre elle non plus. Je voudrais être un Titan. La sauver. Ouvrir sa cage, dire : va, l’air t’appartient. Mais je ne suis qu’un homme et j’en ressens une profonde et sourde rage.

Hier encore, elle n’était rien pour moi. J’avais mes idées, mes convictions. Celles de mes camarades. Celles du Grand Livre. J’avais un fusil entre les mains et je m’en servais comme on me le disait. Les ennemis avaient un visage facilement identifiable et je pense en avoir tué plus d’un.

Et puis on l’a traînée devant moi. On m’a dit garde-la. On lui a attaché les mains dans le dos. On l’a jetée au sol. On lui a donné des coups de pied. Je savais qu’elle avait couché avec un homme et je lui ai donné, moi aussi, des coups de pied.

Puis ils sont partis. Tous.

Un homme, cela suffit bien pour garder une femme attachée.

Elle demandait à boire et je ne lui donnais rien.

Je lui ordonnais de se taire. De songer à sa faute. Et d’en demander pardon à qui de droit.

Déjà elle était assise, tranquille, calme.

En elle je ne sentais aucun regret, aucun remord. Elle avait trompé son mari, couché avec un autre homme et elle ne regrettait rien.

Elle devait avoir vingt ans.

Dans la nuit on a entendu des cris. On battait un homme. Il a crié longtemps. Puis il a pleuré. Il répétait son prénom, à elle, sans cesse. Et elle répétait le sien à voix basse, comme une conversation secrète. Je l’ai faite taire d’un coup de crosse.

Les coups de feu l’ont fait taire, lui.

– Je l’aimais, m’a t’elle dit avant que je ne la refrappe.

Puis un homme est venu, un vieux, son mari. Il a montré quelque chose de sanglant qu’il brandissait comme un trophée. Il a dit : c’est fini, tu ne t’en serviras plus. Il a voulu la battre avec son bâton et je l’en ai empêché. On allait la juger, elle aurait son procès, son châtiment, il ne fallait pas anticiper de la justice divine.

Elle n’a plus rien dit et s’est appuyée un moment au mur de sa geôle, toujours assise sur ses talons. Sa robe était sale, tachée de boue et de sang. A travers le maillage de son voile, j’ai aperçu ses yeux. Ils répétaient : je l’aimais.

J’ai pensé à ma femme, bonne épouse, bonne mère, connaissant le Grand Livre par cœur. J’ai pensé aux trois enfants que je lui ai fait sans plaisir. J’ai pensé à ses yeux qui ne disent jamais je t’aime.

Un vent froid arrivait des montagnes.

Elle était toujours assise, tranquille, calme.

J’ai pensé à ma mère qui chantait de si jolies chansons en nous berçant contre sa poitrine, j’ai revu ses seins chauds et blancs qu’elle nous donnait à téter, j’ai retrouvé le souvenir de son regard, sa fierté, la tendresse de ses doigts dans ma tignasse, la douceur de ses baisers dans mon cou.

Un vent froid arrivait des montagnes, j’ai frissonné.

Je lui ai délié les mains et donné à boire.

Elle n’a rien dit.

Je regardais ces deux mains qui avaient caressé un homme. Qui avaient donné de l’amour.

Elle a levé la tête et m’a dit : je te pardonne.

Elle m’avait dit je te pardonne comme elle avait dit je l’aimais, avec la même tendresse, avec la même douceur, avec ce qui faisait qu’elle était femme et fière de l’être. Avec cet infini de sentiments pour lesquels on allait à présent la tuer.

Toujours assise, toujours calme, toujours tranquille.

Elle avait aimé un homme avec son cœur et une poignée d’hommes sans cœur allaient la tuer à coups de pierre.

Devant moi. Impuissant, révolté, misérable.

Je ne pouvais rien faire. Je l’ai regardée, elle qui me regardait.

J’ai simplement dit : non !

Les hommes ont tourné leurs pierres vers moi.