Les « hommes carton »

Genre : comédie déconcertante

Distribution : 1 femme, 2 hommes

Durée : 1h30

Résumé :

Deux déménageurs, Charles et Gaby, fonctionnent en équipe pour déménager les bureaux d’une super entreprise. Plutôt que de rentrer chez eux ils préfèrent dormir sur place. Ils vivent donc plusieurs semaines en autarcie au milieu des cartons d’emballage, à classer, trier, ranger la vie des autres. Non seulement ils n’ont pas le même âge mais ils n’ont pas non plus les mêmes idées, que ce soit sur le cyclisme, la religion ou sur la façon de gonfler son matelas, ce qui provoque souvent des conflits. Mais des conflits générationnels pas très graves. En fait, ces deux là s’aiment bien. Mais un jour, dans un bureau abandonné, ils trouvent… une jeune femme oubliée. Et cette fois le conflit va s’aggraver.

Extrait

…/…

Gaby :

Par moments, on se demande si t’es vraiment bête ou si tu le fais exprès. Me dis pas que t’as jamais fait de vélo ?

Charles (rigolo) :

Bien sûr que si, pour aller au bistrot.

Gaby :

Ah tu m’énerves quand tu joues les buses !

Charles :

Je joue pas les buses, j’essaie de comprendre. C’est long 150 kilomètres quand on n’a que deux jambes et deux roues. Un moteur, on lui donne de l’essence et il marche, il en demande pas plus. Mais ta mécanique à toi, les guiboles qui montent et qui descendent comme des pis dans une tireuse, avec quoi tu l’alimentes ? Faut lui en donner des stimulations, des motivations, des bonnes raisons de ne pas s’arrêter au premier plaisir croisé, non ? Moi je dis : celui qui ne fait pas ça pour le pognon le fait pour la fuite. Les kilomètres qu’il additionne, il les met entre lui et quelque chose. Là, sur mon matelas, je suis pépère, moi, tranquille. Il ne me viendrait pas à l’esprit de vouloir parcourir des kilomètres dessus.

Gaby :

Mais un kilomètre c’est pas beau parce que c’est un kilomètre, c’est tout ce qui le remplit qui le rend beau. Toi, allongé sur ton matelas, ton voyage s’arrête aux quatre coins du plafond, faible le dépaysement !

Charles : (catastrophé)

Alors c’est bien le petit pois !

Gaby :

? ? ? Comprends pas ? ? ?

Charles :

Finalement, avec ta tête de curé et tes binocles d’intellectuel, tu vois pas plus loin que le bout de ton guidon ! Mais moi, mon bonhomme, j’ai pas besoin de mouliner pour faire avancer les images. C’est cinéma permanent là-dedans ! (il se frappe le front) Le plafond c’est ma toile blanche. Je m’allonge en frère parallèle, les deux mains sous la nuque, les pieds dans le sens du bonheur, la ceinture repoussée d’un cran pour l’aisance du bourrelet, et hop, c’est parti. Déjà tout môme je me passais de vrais films d’aventure mis en scène par mon imagination. Les méchants massacraient les gentils, les filles étaient torturées ignoblement par des voyous en culottes courtes, on trempait nos sucettes dans la soupe aux orties et on les faisait lécher par les chiens. J’étais infâme. La fille du shérif me tombait toujours dans les bras mais si elle s’avisait de me piquer un carambar, je lui truffais les miches au gros sel. Ah, j’avais de la ressource !… (un temps)… J’ai tout à portée de main, ici, sur mon matelas. Toi, sur ton vélo, qu’est-ce que tu vois d’autre qu’un ruban noir comme le malheur qui ne mène jamais nulle part qu’à un horizon aussi plat que ton imagination ?

Gaby :

Et l’effort, qu’est-ce que tu en fais ? Le plaisir de se surpasser ? Je ne sais plus qui disait « La vertu est toute entière dans l’effort ». C’est un peu vrai.

Charles :

Je ne sais plus qui disait « Pour tant aimer le vélo faut à coup sûr être de la pédale ». (il éclate de rire)

Gaby :

T’es vraiment trop con par moment.

Il se lève, fâché.

Charles :

Te fâche pas, gamin, je disais juste ça pour te faire bisquer. Je t’aime bien, tu le sais. Et je l’aime bien aussi ton vélo. J’ai rien contre, du moins tant qu’on m’obligera pas à en faire matin, midi et soir, à jeun, avec un grand verre d’eau pour faire glisser la pilule.

Il s’est levé, lui aussi, et passe amicalement sa main dans les cheveux de Gaby. Celui-ci est agenouillé devant son sac de voyage, il en sort une carte du Tour de France, un poster qui représente la place Saint Pierre de Rome ou le Pape et un crucifix. Il va fixer tout cela autour de son matelas.

Gaby :

Je comprends pas pourquoi tu me chambres toujours. C’est vrai, on pourrait être tranquilles, unis comme des doigts dans une main. On bosse bien, on est efficaces, jamais un reproche à nous faire….

Charles :

Mais je te reproche rien.

Gaby :

Non mais tu agis comme si tu avais des griefs, comme si tu voulais me faire payer quelque chose.

Charles :

Pas du tout ! Qu’est-ce que tu vas chercher ?

Gaby :

Tu me chambres tout le temps ! Un coup c’est parce que j’aime le vélo, un autre parce que je suis allé au séminaire….déjà, au début tu m’appelais « l’intello »…

Charles :

Tu réfléchis toujours une demi-heure pour savoir si 2 et 2 font 4.

Gaby :

….ensuite c’était « mon curé »….

Charles :

T’as peut-être pas voulu le devenir ?

Gaby fixe justement le poster de Rome ou du Pape. Charles, lui, va au casier à bouteilles et s’ouvre une canette.

Gaby :

Si, c’est vrai. Quand j’étais gamin c’était une idée fixe. Je voulais aller à Rome, devenir évêque, cardinal, rencontrer le pape. J’aurai accepté n’importe quoi pour approcher le saint père, cireur de godasse, astiqueur de dorure. J’aurai même accepté d’être couturier à condition de me spécialiser dans la confection sacerdotale. Je me voyais effectuer l’essayage de la chasuble…. “Faites attention saint père de ne pas vous piquer les fesses, c’est bourré d’épingles”…. Ah, les fous rires dans le dortoir du séminaire…. Un jour, j’irai à Rome….Ouais, en vélo, ne vous en déplaise monsieur Charles.

…/…