Effaçons l’ardoise (inédit)

Genre : Comédie (musicale)

Distribution : 2 femmes, 1 homme

Durée : 1h30

Nota : La pièce comporte une dizaine de chansons. Mais les paroles peuvent être dites comme des monologues si l’on ne souhaite pas (ou ne maîtrise pas) le chant.

Résumé :

Jean-Jacques est un type hypocondriaque, instable, dépressif qui, de plus, a tendance à picoler. Il est scénariste et pioche sur un scénario qui lui donne beaucoup de difficultés. Il est marié à Chantal qui est plutôt du genre paranoïaque. Elle voit le mal partout, doute de tout, pense qu’on lui en veut, s’angoisse pour rien. Quand la pièce commence, Jean-Jacques vient de raccrocher le téléphone. Chantal est catastrophée car il vient de dire à Corinne de passer les voir à la maison. Or Corinne vient de perdre son mari Serge. Jean-Jacques prétend qu’il ne pouvait pas faire autrement que de le lui proposer. Mais Chantal pense que ça va être épouvantable, qu’ils ne vont pas savoir quoi lui dire, que ça va leur plomber la soirée. En plus c’est la veille de Noël, comment parler de deuil et de décès dans un décor de guirlandes et de sapin décoré ? Quand Corinne arrive, elle ne semble pas du tout déprimée. Au contraire. Elle trouve tout formidable et déborde d’affection et de gentillesse. Il faut dire qu’elle a un peu forcé sur les calmants qu’elle a avalés avec l’aide de plusieurs verres de whisky. Alors les langues vont se délier et les vérités éclater. Des vérités qui ne font pas plaisir à tout le monde. Chantal exige que Corinne parte, Jean-Jacques dit qu’il va s’en occuper mais avec sa maladresse coutumière, il invite Corinne à passer les vacances de Noël avec eux !

EXTRAIT

…/…

Jean-Jacques prend le téléphone.

JEAN-JACQUES

Allô, Coco, alors ça boume ?

       Jean-Jacques s’éloigne, il parle peu mais il écoute l’autre personne qui doit parler très vite et beaucoup sans lui laisser le temps d’intervenir dans la conversation. Chantal en profite pour monologuer.

CHANTAL

Corinne c’est ma copine. C’est moi qui devrais lui parler, la réconforter mais je ne sais jamais comment me comporter avec les gens en deuil. Tout ce qu’on peut dire est tellement vain. La semaine dernière je lui disais « t’inquiètes pas, il va s’en sortir » mais là, elle ne me croira pas. Déjà la semaine dernière c’était limite. Lui qui pesait 55 kilos tout mouillé il s’est pris un trente tonnes sur le corps. La lutte n’était pas égale. Le camion a à peine ressenti le choc. Alors il a reculé pour voir d’où venait la secousse et il est repassé sur le corps de Serge. Il était tellement incrusté dans le macadam qu’ils ont dû décoller des parties de son corps à la spatule. J’ai dit à Corinne « t’inquiètes pas, il va s’en sortir » et il s’en est sorti, pas longtemps, dix minutes, mais quand même, pendant dix minutes elle y a cru.

CHANTAL (chant)

C’était un gros camion des transports Winnicott

Qui s’en allait livrer dix tonnes de compote

Aux magasins Duclair sur la route de Chartres

Entre le boulodrome et le nouveau théâtre

Serge de son côté se rendait à la banque

Où il vérifie tout afin que rien ne manque

Dix minutes à pied matin midi et soir

Mais au mois de décembre la nuit est bien noire

Dix minutes c’est rien surtout à la descente

Serge sifflait « My way » et puis « les filles de Nantes »

Il sifflotait si faux qu’un pauvre bébé chien

Croyant qu’on l’appelait traversa le chemin

Mais voilà qu’au milieu comprenant son erreur

Il s’arrête d’un coup, regarde le siffleur

Qui dit : fous-l’camp, tire-toi, je ne suis pas ton pote

Tu ne vois pas là-haut les dix tonnes de compote

Allez gagne ton crottoir. Et voulant lui faire peur

Serge tape du pied et glisse sur du beurre.

Et il reste sonné en travers de la route

Tandis que le chiennot regagne son casse-croûte

Dieu voit tout nous dit-on mais fait aussi la sieste

Il ne voit rien couché sur son matelas céleste

De quel cabas funeste  tomba cette motte

Qui fit périr Serge sous dix tonnes de compote.

       Depuis un petit moment Jean-Jacques répète « non » sur tous les tons. A la fin de la chanson, il dit clairement :

JEAN-JACQUES

Mais non Corinne, mais non voyons…viens.

       Et il raccroche.

CHANTAL

Quoi ? Qu’est-ce que t’as dit ?

JEAN-JACQUES

Qui ? Moi ?

CHANTAL

Oui, toi.

JEAN-JACQUES

Je ne sais pas. Je n’écoutais pas. Elle est bavarde, ta copine !

CHANTAL

Tu viens de lui dire « viens ».

JEAN-JACQUES

Non. C’est vrai ?

CHANTAL

Mais bien sûr. Enfin Jean-Jacques, tu viens de le dire à l’instant.

JEAN-JACQUES

Ça alors ! Je ne me suis rendu compte de rien.

CHANTAL

Mais enfin c’est absurde, tu me disais toi-même qu’il ne fallait pas qu’elle vienne !

JEAN-JACQUES

Je sais mais…elle m’a tout raconté, l’accident, dans les moindres détails, le chien, la motte de beurre, le camion, Serge incrusté dans les pneus…et puis elle s’est mise à pleurer alors moi, quand on pleure…

CHANTAL

Mais tu te rends compte qu’elle va débarquer ici, dans une maison décorée pour la visite du petit Jésus, avec toi qui est bourré de neuroleptiques et de whisky et moi qui me ronge les ongles à me demander si j’ai bien fermé le gaz chez maman avant de partir.

JEAN-JACQUES

Appelle ta mère et tu sauras.

CHANTAL

Et si je provoque une étincelle et que la maison explose ???

JEAN-JACQUES

Appelle les voisins.

CHANTAL

Quels voisins ? Elle habite un lieu-dit paumé en pleine campagne.

JEAN-JACQUES

Tu y tiens tant que ça à ta mère ?

CHANTAL

Jean-Jacques !!!

JEAN-JACQUES

Excuses-moi, je me sens si déprimé.

       Il se sert un verre.

CHANTAL

Jean-Jacques ! Avec tes médicaments !

JEAN-JACQUES

Ils ne me font rien. Le whisky est plus efficace.

CHANTAL

Alors donne-m’en aussi.

       Il remplit un autre verre, trinque avec Chantal. Jean-Jacques va devenir de plus en plus euphorique tandis que Chantal va devenir sinistre.

JEAN-JACQUES

Bon, raisonnons calmement et étudions la situation.

CHANTAL

Bien dit. La situation ! Corinne va débarquer ici, elle va s’effondrer, pleurer toutes les larmes de son corps, se jeter sur les murs ou dans le tambour de la machine à laver, on ne va pas savoir comment la consoler ni comment s’en dépêtrer et ça va durer, durer, durer, toute la soirée. Jusqu’à ce qu’elle s’écroule à l’aube, en travers de notre lit et qu’on éponge son vomi à la serpillière.

JEAN-JACQUES

Tu positives vachement, Chantal.

…/…